Dans un couloir désert de l’ancien hôpital municipal, une équipe de scientifiques s’assied et repense l’un des piliers les plus tenaces de nos sociétés : la famille.
Les quatre bioéthiciens venus d’Italie, de Corée du Sud et du Danemark prennent du recul sur ce que beaucoup considèrent comme immuable. Pour eux, l’idée selon laquelle la famille biologique, composée d’un père, d’une mère et de leurs enfants, serait la forme la plus juste n’est plus d’actualité. Ils vont plus loin : ce modèle peut même s’avérer toxique.
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La technologie, elle, avance à grands pas et ne tardera pas à bousculer toutes nos certitudes sur les liens familiaux.
Sauveteurs artificiels
Dans le jardin derrière l’ancien hôpital, je retrouve les quatre chercheurs du Département des sciences de la santé publique. Quelques jours plus tôt, la post-doctorante Ji-Young Lee avait interpellé le comité de rédaction par mail, décrivant l’un de leurs projets : l’idée semble tout droit sortie d’un roman d’anticipation.
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« Nous travaillons sur une technologie qui permettrait à des fœtus de se développer dans des milieux artificiels, hors du corps humain », écrit-elle. Quels dilemmes éthiques cela soulèvera-t-il ? Qui décidera du sort du fœtus ? Si la grossesse n’est plus une étape incontournable, la maternité sera-t-elle redéfinie ? Les employeurs pourraient-ils inciter les femmes à privilégier l’utérus artificiel plutôt qu’une grossesse naturelle ? Autant de questions auxquelles Ji-Young Lee et les doctorants Rikke Friis Bentzon et Andrea Bidoli cherchent à répondre.
La famille peut étouffer
Réunis autour d’une table, ils échangent sous la houlette d’Ezio Di Nucci, qui pilote le projet The Future of Family Relationships.
« On pourrait dire que ce projet est à moitié italien », sourit Ezio Di Nucci, faisant allusion à ses origines, partagées avec Andrea Bidoli.
En arrière-plan, le bruit des ouvriers sur les échafaudages couvre parfois la voix de Ji-Young Lee, qui précise : « Nous cherchons à comprendre comment les structures familiales évoluent avec les mutations de la société. Entre l’utérus artificiel, la procréation médicalement assistée et l’essor de familles dites arc-en-ciel comme les couples homosexuels, le sens même du mot “famille” se transforme. »
Ezio Di Nucci intervient : « Tu présentes ça comme un projet neutre, mais nous avons une approche assez critique. Bien sûr, la famille peut offrir des liens forts, mais elle peut aussi devenir un système oppressif, chargé de hiérarchies patriarcales. »
Des sœurs, au-delà du sang
Imaginez un instant : à quoi ressemble pour vous une famille ? Un père, une mère, une femme enceinte peut-être, des enfants qui partagent des traits communs ?
Si c’est cette image qui vient spontanément, ce n’est pas un hasard, explique le groupe. Le modèle de la famille nucléaire traverse toutes nos représentations : il imprègne nos films, notre langage, nos idéaux.
« Dans les films, la quête de la “vraie famille” occupe le devant de la scène. On y cherche ses racines biologiques, on croit qu’on ne sera complet qu’en retrouvant ses “vrais” parents », analyse Rikke Friis Bentzon, qui, comme ses collègues, vient de la philosophie.
Elle-même a grandi au sein d’une fratrie de cinq sœurs : « Elles ne sont pas toutes biologiques, mais ce sont mes sœurs, point. Pourtant, autour de moi, les gens se préoccupent sans cesse de savoir qui sont mes demi-sœurs et qui sont “vraiment” liées par le sang. Limiter la valeur d’un lien à la biologie, c’est aussi absurde que les blagues sexistes. »
Pour elle, cette obsession d’un autre temps doit être dépassée. « Mon objectif personnel, c’est que mes sœurs soient reconnues pour ce qu’elles sont : des sœurs, sans autre qualificatif. Je voudrais que chacun accepte ma famille, telle quelle. »
Un test en temps réel
Mais la société n’a-t-elle pas déjà intégré l’idée que la famille peut s’inventer de mille façons ? Autour de la table, le doute persiste.
Ji-Young Lee tempère : « Même dans un contexte social qui se veut ouvert, le lien biologique reste survalorisé. C’est ancré dans notre culture, souvent de manière insidieuse. »
Le vocabulaire en dit long : à force de parler de “demi-sœur” ou “belle-sœur” pour des personnes non liées par le sang, on laisse entendre qu’une “vraie” sœur ne peut l’être que par la génétique.
« On dit : oui, c’est ma sœur… mais pas tout à fait. Cette façon de nommer les choses entérine la famille traditionnelle comme norme, sans même qu’on s’en rende compte. Difficile ensuite de se défaire de ces automatismes. Tapez “famille” dans Google, et vous verrez défiler des photos d’un couple blanc hétérosexuel avec des enfants souriants. »
Ezio Di Nucci, curieux, propose de vérifier. Il sort son téléphone, tapote “FAMILY” sur l’écran. Apparaissent alors, sans surprise, les images attendues : un homme, une femme, un enfant entre eux, baignés dans une lumière de carte postale. A côté, des petites mains d’enfants tiennent un trombone façonné en silhouettes de père, mère, fille et garçon.
Ji-Young Lee laisse échapper un sourire ironique. L’expérience parle d’elle-même.
L’éléphant dans la pièce
La technologie pourrait bien bousculer les rôles familiaux traditionnels. Andrea Bidoli, par exemple, s’intéresse à la façon dont la parentalité changera si la gestation sort du corps des femmes.
« Le fait de porter un enfant ou non structure profondément l’identité. Être mère, être femme… ces mots pèsent lourd. Beaucoup de personnes s’identifient à ces rôles, alors j’analyse ce qu’il adviendrait si la grossesse n’était plus un passage obligé », explique-t-elle.
Mais chercher à s’appeler maman ou papa, est-ce vraiment problématique ?
Andrea Bidoli nuance : « L’idée n’est pas de retirer quoi que ce soit à celles et ceux qui tiennent à la parentalité de genre. Mais sans doute que d’autres s’y retrouveraient mieux si la société leur ouvrait d’autres chemins. Aujourd’hui encore, les personnes non binaires sont enfermées dans des cases parentales genrées, et les parents trans subissent souvent des désignations qui ne correspondent pas à leur identité. On entend parfois que les enfants de deux pères manquent d’une mère, mais alors, pourquoi ne pas dire que ceux des familles dites “classiques” n’ont pas de père supplémentaire ? » Elle milite pour une langue qui englobe la diversité des situations.
Le paradoxe, c’est que les technologies de pointe peuvent aussi renforcer le modèle traditionnel. La fécondation in vitro, par exemple, alimente l’aspiration à avoir des enfants biologiques.
Ezio Di Nucci le constate : « Il y a là un éléphant dans la pièce : beaucoup continuent à vouloir, coûte que coûte, des enfants issus de leur propre lignée. Certains vont très loin, financièrement et émotionnellement, pour cela. Mais si ce désir est si puissant, c’est aussi parce que notre environnement social et culturel l’a forgé dès l’enfance. »
Si la famille idéale n’a jamais été aussi débattue, elle reste un terrain miné d’habitudes, de rêves, et d’injonctions. Alors, face à la déferlante technologique et à la pluralité des modèles, la question demeure : jusqu’où sommes-nous prêts à redéfinir ce qui nous lie ?

