Mère endeuillée : quel nom pour une maman ayant perdu un enfant ?

Le silence lexical n’a jamais autant pesé que lorsqu’il s’agit de nommer l’indicible : aucune langue courante ne propose de terme précis pour désigner une mère ayant perdu un enfant. Ce vide frappe d’autant plus fort que la langue française regorge de mots pour d’autres deuils familiaux. Cherchez dans les dictionnaires, vous n’y trouverez aucune définition adaptée.

Des associations et certains milieux professionnels cherchent des mots nouveaux, mais aucun consensus ne se dessine. Ce manque de nom officiel met en lumière une réalité complexe, souvent ignorée, tant sur le plan social que psychologique.

Le deuil parental : une réalité souvent tue dans la société

En France, parler du deuil parental reste rare. Ceux qui le vivent se retrouvent trop souvent confrontés à un silence pesant, un isolement qui ajoute à la douleur. La perte d’un enfant bouleverse le statut de parent, mais la langue française laisse ce bouleversement sans nom. Cette absence ne vient pas de nulle part : elle questionne la façon dont notre société considère, ou plutôt évite ce sujet, et révèle la difficulté à accompagner réellement ces familles.

Le deuil périnatal, la mort d’un enfant avant ou peu après la naissance, illustre une souffrance que l’on peine à reconnaître. Beaucoup de parents concernés peinent à faire entendre leur peine et à lui donner une place. La France ne nomme pas et semble ne pas vouloir voir. Pourtant, la douleur est là, massive, persistante. Des associations comme Naître et Vivre, Au fil des mots, Quelques mois ensemble ou Spama travaillent à ouvrir l’espace public à cette parole collective, à offrir du soutien.

Ce vide dans le vocabulaire révèle une gêne culturelle profonde. Les parents endeuillés expriment le besoin d’un mot commun, qui ne soit pas marqué par la religion ou par une identité figée, mais qui permette de porter la mémoire de l’enfant disparu et d’affirmer la singularité de leur histoire. Myriam Morinay, vice-présidente de Naître et Vivre, souligne le tabou qui entoure ces familles : « La douleur est là, mais la société détourne le regard. »

Si les associations s’efforcent de briser l’isolement, cela ne suffit pas toujours. Le deuil parental reste largement invisible, alors que chaque année, des milliers de parents doivent affronter l’absence et reconstruire un quotidien marqué à jamais par l’enfant disparu.

Pourquoi n’existe-t-il pas de mot pour nommer une mère ayant perdu un enfant ?

La langue française n’a pas de mot pour désigner une mère confrontée à la perte d’un enfant. Cette lacune lexicale surprend, surtout si l’on compare avec les mots précis qui existent pour d’autres situations : « orphelin » pour l’enfant sans parents, « veuf » ou « veuve » pour le conjoint survivant. Mais lorsqu’il s’agit de la mère endeuillée, le dictionnaire reste muet. Pourtant, la nécessité de nommer cette expérience s’impose avec force.

Depuis quelques années, des néologismes circulent. Le terme « parange » concerne tout parent ayant perdu un ou plusieurs enfants, « mamange » vise les mères, « papange » les pères. En Belgique, on entend parfois « désenfanté », mais ce mot reste marginal et controversé. Le Larousse a intégré « parange » à sa base de néologie, mais il attend toujours son entrée dans le dictionnaire officiel ou sa validation par l’Académie française.

Ailleurs, la langue propose ce que le français refuse. En hébreu, « shakul » et « shekula » distinguent père et mère endeuillés ; en arabe, on parle de « thaklān » et « thaklā » ; en sanskrit, « vilomah ». Ces mots témoignent d’une reconnaissance symbolique. En France, la question revient régulièrement à l’Assemblée nationale, portée par des associations et des parents qui défendent la nécessité de sensibiliser au deuil périnatal et d’adopter un terme rassembleur. Le débat demeure, pris entre la volonté de légitimer l’expérience et la crainte d’étouffer la singularité de chaque histoire derrière un mot unique.

Des témoignages pour comprendre la singularité de chaque parcours

Nadia Bergougnoux, présidente de l’association Au fil des mots, a perdu un enfant il y a vingt-sept ans. Pour elle, la reconnaissance passe par la langue : « Sans mot, la société ignore notre réalité. » Sa pétition pour l’intégration du mot « parange » dans le dictionnaire a déjà rassemblé plus de 21 560 signatures, avec le soutien de personnalités telles que Brigitte Macron, Jean-François Césarini ou Bernard Pivot. Mais le terme ne fait pas l’unanimité. Julie Tran Ngoc My et Sophie de Chivré, également concernées, estiment que « parange » n’est pas adapté : il pourrait diviser, porter des connotations religieuses ou figer les parents dans un statut unique.

Le deuil trace des chemins différents pour chacun. Odette Pichard, grand-mère d’un enfant décédé, se souvient du combat mené pour faire inscrire le nom de Pierre-Alain, mort-né, sur le livret de famille. Sa petite-fille, Aude Denarnaud, défend l’importance de cette trace administrative, qui lève une part du silence. Clémence et Jérôme, parents de Paul, mettent l’accent sur l’accompagnement, loin de toute stigmatisation. Ils racontent l’absence, la douleur, mais aussi la place indélébile de l’enfant disparu dans la mémoire familiale.

Pour illustrer la diversité des attentes et des besoins, voici quelques points exprimés par les familles et les acteurs associatifs :

  • Certains souhaitent un terme rassembleur, sans référence religieuse ou communautaire.
  • D’autres préfèrent refuser toute étiquette imposée, pour préserver la singularité du lien.
  • L’engagement des associations s’appuie sur la richesse de ces récits, cherchant un équilibre entre reconnaissance et respect de l’intime.

Une proposition de loi portée par Anne-Catherine Loisier, soutenue par Béatrice Descamps, vise à permettre l’inscription du nom de famille des enfants mort-nés. Ces initiatives rappellent qu’aucun mot ne peut résumer la perte : chaque famille invente sa propre manière de dire, ou de taire, l’absence.

Femme debout dans un cimetière avec une pierre tombale

Ressources et accompagnements pour soutenir les parents endeuillés

Le deuil périnatal a longtemps été passé sous silence en France. Aujourd’hui, la demande d’écoute, de soutien et d’accompagnement ne cesse d’augmenter. Plusieurs associations apportent une aide concrète aux parents endeuillés partout sur le territoire : Naître et Vivre, avec plus de quarante ans d’existence, propose une écoute téléphonique, des groupes de parole et des ressources documentaires pour aider les familles à traverser cette épreuve. Myriam Morinay, vice-présidente, insiste sur l’urgence de briser l’isolement : « Le silence nuit, la parole répare. »

L’association Au fil des mots, présidée par Nadia Bergougnoux, place l’écriture au cœur du chemin de reconstruction. Ateliers, publications et rencontres collectives permettent à chacun de retrouver une voix, même fragile. Quelques mois ensemble se concentre sur le deuil périnatal en informant, en menant des actions de plaidoyer et en partageant les expériences. De son côté, Spama, créée par Isabelle de Mezerac, accompagne aussi bien les situations de fin de vie que les fratries touchées, avec une attention particulière à l’ensemble de la cellule familiale.

Voici les différents types de soutien proposés par ces associations :

  • Soutien psychologique, à la fois individuel et collectif
  • Aide sur les aspects juridiques liés à la perte d’un enfant
  • Groupes de parole ouverts à tous, quelle que soit la situation vécue

Ce tissu associatif dense offre aux familles ce que la langue ne sait pas encore formuler. Chacun s’approprie à sa façon les ressources, selon son histoire et ses besoins. Face à la vacance des mots et à l’absence d’un terme fédérateur, l’action des associations continue d’offrir une présence, un relais, une main tendue. Parce qu’au-delà des mots qui manquent, il reste la réalité de l’absence, et la force de ceux qui refusent de la laisser dans l’ombre.