La filiation adoptive, telle qu’elle est pratiquée dans de nombreux systèmes juridiques occidentaux, ne trouve pas d’équivalent direct dans la législation islamique. Le Coran interdit explicitement de modifier les liens de parenté biologique et proscrit l’attribution du nom de famille de l’adoptant à l’enfant recueilli.
Pourtant, les sociétés musulmanes ont développé des dispositifs alternatifs, comme la kafala, permettant l’accueil d’enfants privés de soutien familial. Ce cadre légal et social, souvent méconnu hors du monde musulman, suscite des questionnements récurrents, notamment en matière de droits successoraux et d’identité.
Comprendre l’adoption et la kafala : quelles différences fondamentales ?
En Occident, l’adoption crée un lien de filiation complet et irréversible entre l’enfant et les adultes qui l’accueillent. Ce processus efface l’identité juridique d’origine de l’enfant, lui donne le nom et la lignée de ses nouveaux parents et lui ouvre l’accès aux mêmes droits successoraux qu’un enfant biologique. Ce modèle, désigné par le terme adoption plénière, façonne profondément la structure familiale et la transmission du patrimoine.
Dans la sphère du droit musulman, le regard porté sur la filiation est tout autre. La création d’un lien de filiation par adoption n’existe pas légalement. Le Coran insiste sur la préservation de la filiation biologique : l’enfant recueilli doit garder le nom de son père et ne peut être pleinement assimilé à l’enfant du couple adoptant. C’est la notion de kafala qui prévaut. Ici, il s’agit d’un engagement à prendre soin de l’enfant, sans pour autant modifier sa filiation.
Voici les principales caractéristiques qui distinguent la kafala de l’adoption plénière occidentale :
- La kafala confère à la famille d’accueil la responsabilité éducative et sociale de l’enfant, sans entraîner automatiquement de droits successoraux ni de changement d’état civil.
- La paternité et la maternité biologiques restent intactes : l’enfant demeure juridiquement rattaché à ses parents d’origine.
- La kafala adoption organise l’accueil et l’intégration de l’enfant dans la société, mais sans l’assimiler totalement à la famille d’accueil.
Concrètement, un enfant placé sous kafala n’accède pas d’office à l’héritage de ses tuteurs, sauf si ceux-ci le stipulent dans un testament. Les familles musulmanes naviguent entre les exigences religieuses et juridiques, conciliant solidarité et respect du droit musulman filiation. La kafala permet ainsi d’assurer une protection à l’enfant tout en préservant la notion de filiation, pilier de l’ordre social dans de nombreux pays musulmans.
Ce que dit le Coran sur la filiation et la prise en charge des enfants
Les textes coraniques posent un cadre clair : la filiation biologique prime en toutes circonstances. L’enfant recueilli doit conserver le nom de son père, comme le rappelle la sourate 33, verset 5 : « Appelez-les du nom de leurs pères ; c’est plus équitable auprès d’Allah ». Ce principe façonne la conception de la parenté dans l’islam. L’accueil d’un enfant ne dissout jamais le lien du sang, contrairement à l’adoption telle qu’elle se pratique en Occident.
L’exemple du prophète Mahomet reste fondateur. Son fils adoptif, Zayd ibn Haritha, a gardé le nom de son père biologique après la révélation de ce verset. Le Coran distingue donc nettement entre la prise en charge morale et matérielle de l’enfant (la kafala) et la filiation. Un enfant pris en charge ne devient pas l’égal d’un enfant biologique aux yeux de la loi religieuse. La lignée d’origine reste protégée, la famille d’accueil n’efface pas la famille biologique.
Mais la protection des orphelins occupe une place centrale dans le texte sacré. Les versets insistent sur le devoir de soutenir les enfants vulnérables, d’assurer leur éducation et leur sécurité. Prendre soin de ceux qui sont privés de protection parentale constitue un impératif moral et social. Pourtant, l’adoption dans le Coran ne remet jamais en cause la continuité du lien de filiation.
Il existe un cas particulier : la parenté de lait. Lorsqu’une femme allaite un enfant qui n’est pas le sien, des interdits matrimoniaux se créent, mais la filiation légale demeure inchangée. L’enfant recueilli garde donc un statut singulier : ses origines restent reconnues, la société lui doit protection, et chacun cherche l’équilibre entre droit et compassion.
Kafala dans les pays musulmans : pratiques, cadre légal et enjeux sociaux
Dans la grande majorité des pays musulmans, la kafala s’est imposée comme la solution légale pour accueillir les enfants privés de famille. Fidèle à l’esprit du droit musulman, ce dispositif protège l’enfant sans rompre sa filiation d’origine. Contrairement à l’adoption plénière, la kafala ne crée pas de nouveau lien de filiation et n’ouvre pas de droits successoraux naturels. L’enfant ne prend pas le nom de la famille d’accueil et demeure rattaché à sa lignée biologique.
Le cadre légal varie selon les pays. Prenons le Maroc : la kafala est encadrée par la loi depuis 1952. Un juge vérifie l’intérêt de l’enfant, évalue les capacités des familles candidates et fixe des obligations précises. En Algérie ou en Égypte, la kafala existe aussi, mais les modalités d’application diffèrent selon les traditions locales et les interprétations religieuses. Partout, la kafala se distingue de l’adoption telle qu’elle est pratiquée en Occident.
Les implications sociales sont réelles. Dans certains contextes, le statut de l’enfant recueilli reste ambigu et peut entraîner des discriminations. Les familles d’accueil assument la responsabilité éducative, mais leur rôle reste fragile sur le plan juridique, notamment pour les questions de succession ou de déplacement à l’étranger. Les juristes et spécialistes du droit musulman poursuivent leur réflexion : comment adapter la kafala aux défis d’aujourd’hui ?
On peut résumer les spécificités de la kafala dans les pays musulmans ainsi :
- La filiation d’origine n’est jamais rompue.
- L’enfant ne bénéficie pas automatiquement de droits successoraux.
- Dans certains pays, le juge intervient et fixe un cadre très précis.
- Le statut social de l’enfant accueilli reste souvent fragile.
Perspectives contemporaines et défis pour les familles concernées
La kafala et l’adoption soulèvent aujourd’hui de nouveaux enjeux pour la famille musulmane. L’émergence de la procréation médicalement assistée ou du don de gamètes interroge la conception même de la filiation. Les couples confrontés à l’infertilité s’interrogent : faut-il recourir à la kafala ou aux techniques médicales ? Chaque voie implique des choix éthiques, religieux, sociaux.
Au quotidien, les familles qui accueillent un enfant recueilli affrontent de multiples incertitudes. Le statut de l’enfant reste précaire, surtout en matière d’héritage ou d’intégration. Malgré l’investissement des parents d’accueil, les enfants sous kafala se heurtent parfois à des difficultés à l’école ou dans les démarches administratives. La notion de parenté, sous l’angle du droit musulman, ne se confond pas avec celle du droit civil.
Pour les femmes et les hommes impliqués dans ces parcours, il s’agit de trouver un équilibre entre attachement affectif, transmission éducative et respect de la lignée d’origine. Ce cheminement demande de composer avec les prescriptions religieuses, les attentes de la société et la singularité de chaque histoire familiale.
Pour saisir les principaux défis auxquels font face ces familles, voici ce qui se dégage :
- La question de la reconnaissance juridique de la filiation
- L’équilibre à trouver entre tradition et évolutions contemporaines
- La place de l’enfant, à la fois dans la famille et au sein de la société
À l’heure où les sociétés se transforment, la kafala trace sa voie entre fidélité à la tradition et réponse aux réalités nouvelles. Reste à savoir comment chaque famille, chaque enfant, écrira la suite de cette histoire plurielle.

